La stratégie américaine pour contenir la Chine : «Technate» en Amérique – Détruire l’Iran – Soumettre l’Europe
Arne Schimmer : Début 2026, le monde semble en proie aux flammes, à en juger par le Venezuela, le Groenland et l’Iran. Existe-t-il un lien entre tous ces foyers de tension, et comment expliquer cela ?
Robert Steuckers : Le lien entre toutes ces zones de turbulence réside, bien sûr, dans le fait que l’hégémonie du monde unipolaire post-guerre froide voit sa domination remise en question par une série de nouveaux changements, notamment le grand projet de connectivité continentale promu par la Chine de Xi Jinping, qui consolide les communications terrestres à travers l’Asie centrale et le cœur de la Russie ; l’attrait de ce projet pour des territoires importants des Rimlands, autrefois dominés par des alliances militaires dirigées par les États-Unis, en particulier en Asie du Sud-Est et en Indonésie, ainsi qu’en Iran ; la dédollarisation du commerce ; et l’importance croissante du yuan chinois.
Ce projet d’envergure affecte également l’Amérique ibérique, principalement en raison des flux pétroliers vénézuéliens vers la Chine et du développement par cette dernière de son infrastructure de transport interne en Amérique du Sud : liaisons ferroviaires entre le Pérou et le Brésil, construction d’un canal transocéanique au Nicaragua, etc. L’hégémonie, refusant la défaite totale, joue sa dernière carte : elle tente de couper la Chine de ses approvisionnements en pétrole vénézuélien et de ressusciter un projet technocratique qui existait aux États-Unis durant l’entre-deux-guerres : la création d’un «technate» nord-américain et centraméricain, centré sur les États-Unis, qui aurait inclus le Canada (aux dépens de l’Empire britannique), le Groenland (ce qui explique la volonté de Trump de l’intégrer pleinement à la sphère d’influence américaine), le Mexique (déjà discrètement menacé aujourd’hui), tous les petits États d’Amérique centrale (dont le Panama, autre revendication actuelle de Trump), la Colombie et le Venezuela. Si ce «technate» de technocrates américains d’avant-guerre venait à se concrétiser avec le soutien des nouveaux magnats de la technocratie (Musk, Thiel, Palantir), les États-Unis disposeraient d’un territoire et de ressources, notamment du lithium, leur permettant d’assurer leur autosuffisance à long terme. De plus, le contrôle total du Groenland leur permettrait de maîtriser les nouvelles routes maritimes arctiques et de les bloquer le long de l’axe Groenland-Islande-Royaume-Uni (GIUK), puis, dans un second temps, le long de l’axe Groenland-Svalbard/Spitsbergen-Kola, au détriment de la Norvège (prochaine victime scandinave de ce projet technocratique, qui devrait alors céder l’archipel du Svalbard, ou celui du Spitzberg, qu’elle possède depuis des siècles). Par ailleurs, l’utilisation du Groenland comme base pour des missiles à longue portée menacerait directement la concentration des forces russes autour de la mer Blanche.
Arne Schimmer : Que pensez-vous de la «doctrine Donroe» de Trump, selon laquelle les États-Unis veulent exercer un pouvoir illimité sur l’hémisphère occidental ?
Robert Steuckers : «Donroe» est un jeu de mots, combinant la doctrine Monroe («L’Amérique aux Américains») de 1823 avec le prénom de Donald Trump. La doctrine Monroe visait à exclure toute présence européenne sur le continent américain. En effet, le congrès de Vérone de 1822, convoqué par la Sainte-Alliance, envisageait de soutenir les légitimistes espagnols contre les libéraux (soutenus par l’Angleterre) en envoyant des troupes françaises, contribuant ainsi à consolider l’emprise de l’Espagne, désormais relégitimée, sur l’Amérique ibérique. Cette politique pro-espagnole et illibérale de la Quintuple-Alliance (qui excluait l’Angleterre), ou Sainte-Alliance, provoqua les premières fissures dans l’imposant édifice diplomatique européen bâti après la chute de Napoléon, un édifice dont les principaux architectes, avec Metternich, étaient l’empereur russe Alexandre Ier. L’Angleterre suivit sa propre voie et continuera de le faire, soutenant implicitement la politique anti-européenne des États-Unis, alors puissance émergente.
L’Espagne n’était pas la seule nation visée par les jeunes États-Unis : la Russie l’était également, car elle possédait encore l’Alaska et un comptoir commercial en Californie (Fort Ross). Plus tard, le soutien de Napoléon III à Maximilien de Habsbourg au Mexique allait à l’encontre des souhaits des États-Unis, immédiatement après la guerre de Sécession entre unionistes et confédérés. La guerre hispano-américaine de 1898 permit aux États-Unis de s’emparer de Cuba et des Philippines, les excluant de facto de la logique «hémisphérique» prétendument prônée par James Monroe, puisqu’elles étaient situées à la périphérie du continent asiatique, face à la Chine et à proximité du Japon émergent.
La doctrine Monroe fut complétée par le corollaire Roosevelt de 1904, formulé suite à une tentative d’intervention germano-britannique au Venezuela, État sous protectorat américain. Ce corollaire stipulait l’intervention armée des États-Unis contre tout gouvernement latino-américain violant les «bonnes règles de la civilisation», un corollaire rapidement connu sous le nom de «politique du gros bâton». Aujourd’hui, la doctrine Donroe complète à la fois la doctrine Monroe et le corollaire Roosevelt en réaffirmant l’hégémonie américaine dans les Caraïbes (Cuba est directement menacée) et en rejetant toute collusion économique excessive entre la Chine et tout État situé dans l’espace du «technate», tel qu’envisagé par les technocrates d’hier et d’aujourd’hui.
Arne Schimmer : Parmi les conflits mondiaux qui font actuellement rage, lequel est le plus dangereux et celui qui a les conséquences les plus graves ?
Robert Steuckers : Pour contenir la Chine, non seulement dans les régions périphériques de l’Asie du Sud-Est et/ou du sous-continent indien (Inde et Pakistan), mais aussi le long de toutes les routes de connectivité créées par l’initiative chinoise des Nouvelles Routes de la Soie entre l’Europe et la Chine en Asie centrale et entre les océans Pacifique et Atlantique en Amérique du Sud, il est nécessaire de limiter l’approvisionnement énergétique de Pékin, ce que ce projet facilite. C’est l’une des principales raisons de la brève intervention militaire américaine à Caracas le 3 janvier et de la prise de contrôle subséquente du pétrole vénézuélien. Cependant, si la Chine était le principal client du pétrole vénézuélien, l’Iran demeure, pour Xi Jinping, le principal fournisseur d’hydrocarbures.
Le soutien américain aux manifestations populaires en Iran, provoquées par les innombrables restrictions résultant de décennies de sanctions imposées au pays, intervient, et ce n’est pas un hasard, au moment où les liaisons ferroviaires de l’Iran avec la Chine sont devenues une réalité depuis mai-juin 2025 et où le dernier tronçon de la ligne ferroviaire entre le port iranien de Bandar Abbas (sur l’océan Indien) et la frontière azerbaïdjanaise (Astara) a été achevé en décembre dernier.
La connectivité entre l’Inde et la Russie (jusqu’à la mer Blanche) est désormais possible grâce au Corridor international de transport Nord-Sud (INSTC) et à la liaison ferroviaire entre la Chine et la Turquie, qui traverse les petits pays d’Asie centrale et l’Iran. C’est cette double connectivité que les États-Unis, selon la logique géopolitique exposée par des théoriciens tels que Halford John Mackinder, Homer Lea et Nicholas Spykman, entendent détruire. L’Iran constitue le maillon central et indispensable de ces deux nouvelles connexions. Il doit donc devenir le théâtre d’un chaos permanent, à l’instar de la Libye et de la Syrie. Compte tenu de la volatilité de la région et de la proximité de l’Iran avec la Russie, l’Europe, l’Inde et la Chine, tout désordre organisé dans cette région, véritable carrefour, représenterait un danger mortel pour tous les États du continent eurasien, en particulier ceux qui sont enclavés.
Arne Schimmer : Quel concept géopolitique, développé par quel penseur, est le plus pertinent à notre époque ?
Robert Steuckers : Tous les concepts géopolitiques sont pertinents, et il est important d’en comprendre le plus grand nombre possible afin d’interpréter correctement l’actualité. La logique conflictuelle entre puissances terrestres et puissances continentales, entre puissances continentales et puissances thalassocratiques, persiste malgré l’avènement et les progrès de la puissance aérienne et de la balistique des missiles et des roquettes. En Allemagne, Karl Haushofer a répondu aux théoriciens géopolitiques anglo-saxons (Mackinder, Lea) en préconisant une alliance continentale à quatre puissances : l’Allemagne, l’Italie, l’URSS et le Japon.
Cependant, certaines œuvres importantes ont été négligées dans les débats initiés par ceux qui contestent l’hégémonie en place, sans pour autant recourir à la rhétorique insipide, quoique hystérique, de la gauche établie. Je commencerai par l’idéal de la Triade chez les national-révolutionnaires de la République de Weimar (Niekisch, Jünger, Hielscher, Scheringer, etc.). La Triade était l’alliance espérée entre un régime qui n’avait pas encore émergé en Allemagne (mais qui n’a jamais vu le jour), l’URSS stalinienne et la Chine nationaliste du Kuomintang (organisée notamment par les équipes de conseillers militaires réunies par le général von Seeckt). Otto-Ernst Schüddekopf a livré une excellente analyse des vicissitudes de ce projet de Triade dans son ouvrage sur le «national-bolchevisme» allemand, malheureusement aujourd’hui quelque peu oublié. J’ai eu l’occasion d’en parler dans le second volume de mon recueil de textes sur la «révolution conservatrice» allemande des années 1918-1932.
Ensuite, compte tenu de l’importance et du développement de la connectivité dans le projet chinois, il serait opportun de redécouvrir un auteur lui-même totalement oublié, Richard Henning, géopolitologue allemand spécialiste de la géographie des transports, qui a fait carrière en Argentine après 1945.
Ensuite, et c’est une tâche que j’ai l’intention d’entreprendre, il serait pertinent d’analyser la réception, très actuelle, des théories géopolitiques allemandes et européennes dans les écoles militaires d’Argentine, du Chili et du Brésil (en particulier, la réception de Friedrich Ratzel). Enfin, l’Italie abrite actuellement le plus grand nombre d’instituts de recherche en géopolitique d’Europe, où les classiques allemands de cette discipline, tels que Ratzel et Haushofer, sont réédités. En Espagne, le colonel Pedro Baños continue de publier des best-sellers sur le sujet. En Allemagne, il est indispensable de relire Scholl-Latour pour acquérir une compréhension diplomatique.
Arne Schimmer : Dans quelle mesure l’axe Paris-Berlin-Moscou, que vous privilégiez, est-il encore réaliste aujourd’hui, et quelles mesures seraient nécessaires ?
Robert Steuckers : Il n’y a plus lieu de parler d’un axe Paris-Berlin-Moscou, dont le principal théoricien était sans conteste le Français Henri de Grossouvre. Ce dernier avait fondé ses espoirs sur une alliance entre Chirac, Schröder et Poutine en 2003, à une époque où l’Europe manifestait un scepticisme marqué à l’égard de l’intervention anglo-américaine en Irak. La réaction fut immédiate : les néoconservateurs américains, partisans d’une ligne dure, accusèrent les Européens de lâcheté, et Chirac fut rapidement remplacé par Sarkozy, qui s’empressa de réintégrer le commandement unifié de l’OTAN, que De Gaulle avait quitté dans les années 1960. La France constituait le maillon faible de cet axe, malgré les fanfaronnades post-gaullistes : elle demeure une puissance idéologiquement occidentale (au sens où l’entendent Niekisch et ses lecteurs). Son état d’esprit reste résolument occidental, empêchant ses élites déconnectées de la réalité de comprendre, même de façon élémentaire, les dynamiques de l’Europe centrale, des Balkans, de la Scandinavie ou du Moyen-Orient, malgré l’excellent travail des théoriciens géopolitiques français contemporains. En Allemagne, le virus qui a permis à cet Axe potentiel d’être oublié puis réactivé fut le mouvement écologiste, comme vous le savez mieux que moi. Seule la Russie et son président ont maintenu le cap.
Le sabotage des gazoducs Nord Stream a constitué l’aboutissement de la volonté de détruire cet axe franco-germano-russe. Les positions adoptées par l’UE, la France de Macron et l’Allemagne de Scholz et Merz dans le conflit russo-ukrainien ont causé des dommages irréparables et ont de facto reconstitué un rideau de fer de l’Arctique à la mer Noire, condamnant l’Europe centrale et occidentale à la stagnation puis à un déclin irréversible, dont se moqueront les Arabes, les Turcs, les Iraniens et surtout les Chinois, sans oublier les Africains.
Arne Schimmer : Quelle priorité géopolitique les Européens devraient-ils se fixer pour les 10 à 15 prochaines années ?
Robert Steuckers : Les priorités que se fixe aujourd’hui la classe politique dominante en Europe ne peuvent que plonger le continent dans un déclin pire encore que celui de l’Empire romain. Nous nous dirigeons vers un effondrement total de nos économies et de nos systèmes sociaux, dans un contexte de déclin démographique et de submersion par des vagues migratoires incontrôlées. Le pouvoir sera détenu par le système bancaire, par un capitalisme qui n’est plus patrimonial mais totalement et dangereusement financiarisé, et par des mafias qui se livrent une concurrence féroce, comme l’avait prédit Armin Mohler dans un article célèbre paru dans la revue Criticon en 1982 (dont l’un de mes collègues a réalisé une traduction magistrale).
Les mouvements alternatifs, décriés et soumis à toutes sortes de répressions, doivent revendiquer une politique différente, car telle est leur mission : le retour à une énergie bon marché, la priorité donnée à la diplomatie sur toute forme de bellicisme illusoire, le retour à la cohésion sociale, le respect des régimes politiques non européens dans les régions du monde d’où nous tirons nos matières premières et notre alimentation (car nous ne sommes pas autosuffisants), la restauration de la qualité de nos institutions éducatives, la lutte contre les forces occultes et mafieuses qui, dans nos rues, s’affrontent dans un déluge de tirs de Kalachnikov, une réévaluation du pouvoir judiciaire dans ce combat et la destitution des magistrats incompétents, comme cela se réclame depuis longtemps en Italie.